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Éloge de la curiosité ou l’art humaniste de s’étonner du monde

David HUBERT28 mins de lecture
Éloge de la curiosité ou l’art humaniste de s’étonner du monde

Il existe, dans la plupart des langues du monde, un mot pour désigner l’état dans lequel se trouve un enfant de quatre ans qui vient de découvrir que les fourmis font des tunnels sous la terre, ou que la lune est encore là le matin, ou que l’eau qu’on verse dans une casserole froide fait exactement le même bruit que l’eau qu’on verse dans une casserole chaude, mais différemment. Ce mot, c’est l’émerveillement. Et le plus souvent, quand on l’emploie à propos des adultes, c’est avec une légère nuance de regret, comme si l’émerveillement était une chose qu’on perd en grandissant, un luxe de l’enfance qu’on range avec les peluches et les figurines.

L’humanisme pense le contraire. Il a toujours pensé le contraire.

Pour la tradition humaniste, la curiosité n’est pas un stade qu’on traverse avant d’arriver à la maturité. C’est une vertu, au sens aristotélicien du terme, une disposition excellente de l’âme, cultivable, perfectible, et qui fait de celui qui la possède un être plus pleinement humain. Un humaniste sans curiosité serait une contradiction dans les termes, comme un musicien sans oreille ou un jardinier qui déteste les plantes. La curiosité n’est pas l’ornement de l’humanisme. Elle en est le moteur.

Cet article est un éloge de ce moteur-là. Un éloge de la curiosité entendue non pas comme collecte compulsive d’informations, mais comme disposition fondamentale à être surpris par le monde, à lui poser des questions sans être sûr des réponses, à préférer la question ouverte à la réponse close. C’est un éloge qui traverse les siècles, de la Grèce antique aux carnets de Léonard de Vinci, de Montaigne qui se demandait comment les singes se grattent jusqu’à Darwin qui observait les orchidées avec la même intensité qu’il observait les finches des Galapagos. Et c’est un éloge qui, à la fin, essaie de dire quelque chose d’utile sur ce que signifie être curieux aujourd’hui, dans un monde qui nous noie sous l’information tout en rendant la vraie curiosité de plus en plus difficile.


Le scandale de la philosophie, Aristote commence par l’étonnement

Aristote ouvre sa Métaphysique, l’une des œuvres philosophiques les plus importantes jamais écrites, par une phrase qui, à force d’être citée, a perdu de sa charge explosive. Permettons-nous de la relire comme si c’était la première fois : Tous les hommes désirent naturellement savoir.

Tous. Pas seulement les philosophes. Pas seulement les gens cultivés. Pas seulement les Grecs. Tous les hommes. Cette universalité est déjà remarquable dans un monde antique où la hiérarchie sociale était considérée comme naturelle et où l’accès au savoir était un privilège de quelques-uns.

Mais ce qu’Aristote dit ensuite est encore plus important. Il explique pourquoi il pense que tous les hommes désirent savoir : parce que tous prennent plaisir aux sensations. Et en particulier, il souligne que les hommes prennent plus de plaisir aux sensations visuelles qu’aux autres, non pas parce qu’elles sont plus utiles, mais parce qu’elles font connaître. La vue, dit-il, nous révèle les différences entre les choses. Et cette révélation est une source de joie qui ne dépend pas de l’utilité.

Ce point est capital. Aristote dit que nous aimons savoir non pas parce que ça sert, mais parce que ça plaît. La curiosité est une forme de plaisir, un plaisir pur, désintéressé, qui précède toute considération pratique. Et ce plaisir-là, tous les êtres humains le connaissent, parce que tous, en un sens ou en un autre, regardent le monde et veulent comprendre ce qu’ils voient.

Plus loin dans le même texte, Aristote précise l’origine philosophique de ce désir de savoir : C’est l’étonnement qui a conduit, comme aujourd’hui, les premiers philosophes à philosopher. L’étonnement. En grec, thaumazein, s’étonner, être saisi par la merveille de quelque chose qu’on ne comprend pas encore. Les premiers penseurs grecs ne se sont pas mis à philosopher parce qu’ils avaient un problème pratique à résoudre. Ils se sont mis à philosopher parce qu’ils trouvaient le monde étrange, surprenant, plein de questions sans réponses, et que cette étrangeté les fascinait au lieu de les effrayer.

Cette origine, la philosophie comme enfant de l’étonnement plutôt que comme outil de résolution de problèmes, a des conséquences immenses pour la façon dont on comprend la tradition humaniste. Si la philosophie commence par l’étonnement, alors philosopher, c’est d’abord cultiver la capacité à s’étonner. C’est résister à l’habitude, à l’évidence, à la familiarité qui anesthésie le regard. C’est regarder les choses ordinaires comme si on les voyait pour la première fois, et les choses extraordinaires avec la patience de qui veut vraiment comprendre.


Léonard de Vinci, ou la curiosité comme mode de vie

Si l’on cherchait dans l’histoire une incarnation parfaite de la curiosité humaniste, une vie entièrement organisée autour du désir de comprendre, de regarder, de questionner, on trouverait difficilement mieux que Léonard de Vinci.

Léonard est né en 1452 à Vinci, en Toscane, fils illégitime d’un notaire et d’une paysanne. Illégitimité qui lui fermait les portes des professions libérales mais lui laissait une liberté singulière car n’appartenant pleinement à aucun monde, il pouvait s’intéresser à tous. Et il le fit, avec une intensité qui reste stupéfiante cinq siècles après sa mort.

Ses carnets, dont environ cinq mille pages ont survécu, sur les dizaines de milliers qu’il a probablement remplies, sont les documents les plus extraordinaires que la Renaissance nous ait laissés. Non pas parce qu’ils sont beaux, même si la beauté de certains dessins coupe le souffle. Mais parce qu’ils révèlent un esprit pour lequel aucun sujet n’était trop grand ni trop petit pour mériter une attention complète.

On y trouve des études anatomiques d’une précision que les médecins de l’époque n’approchaient pas. Des observations sur le vol des oiseaux qui ne seront pas dépassées pendant des siècles. Des croquis de machines qui anticipent l’hélicoptère, le char d’assaut, le parachute. Des réflexions sur l’optique et la lumière. Des études géologiques sur les fossiles de coquillages trouvés dans les montagnes, qui conduisent Léonard à des conclusions sur l’âge de la Terre scandaleusement en avance sur son temps. Des notes sur la façon dont l’eau tourbillonne autour d’un obstacle, accompagnées de dessins qui ressemblent aux visualisations modernes de la dynamique des fluides.

Mais à côté de ces observations monumentales, on trouve aussi des choses merveilleusement menues. Léonard qui note comment un chat tient sa patte quand il se lave. Léonard qui s’interroge sur la raison pour laquelle le ciel est bleu. Léonard qui observe que les lèvres d’une femme qui sourit ne sont pas symétriques, que la lumière sur une pommette change selon la direction de l’éclairage, que l’ombre d’un corps sphérique n’est pas circulaire mais oblongue selon la position du soleil.

Ce qui frappe dans ces carnets, c’est précisément l’absence de hiérarchie entre les sujets. Pour Léonard, le vol d’un oiseau n’est pas moins digne d’attention que l’anatomie du cœur humain. La façon dont l’eau boit les rochers n’est pas moins fascinante que la façon dont la lumière modèle un visage. Tout mérite d’être regardé, dessiné, compris. Tout est connecté à tout le reste. Chaque observation, si modeste soit-elle, ajoute quelque chose à la compréhension du monde.

Il y a dans les carnets de Léonard une liste de questions qu’il s’était posées à lui-même et qu’il voulait explorer. On y lit : Pourquoi les poissons dans l’eau sont-ils plus rapides que les oiseaux dans l’air, alors que l’eau est plus dense que l’air ? Décris comment les nuages se forment et comment ils se dissolvent. Qu’est-ce que l’éternuement ? Qu’est-ce que le bâillement ? Pourquoi les hommes pleurent-ils de tristesse et non de joie ?

Cette dernière question est extraordinaire. Pourquoi les hommes pleurent-ils de tristesse et non de joie ? C’est une question à laquelle la physiologie peut répondre partiellement, mais qui touche aussi à quelque chose de beaucoup plus profond sur la nature humaine, sur le rapport entre le corps et l’émotion, entre la douleur et l’expression, entre ce qu’on ressent et ce qu’on montre. C’est une question de philosophe autant que de biologiste. Et Léonard la pose avec la même curiosité désintéressée qu’il pose toutes ses autres questions.

Pour Walter Isaacson, qui lui a consacré une biographie magistrale, la qualité la plus remarquable de Léonard n’était pas son génie inné. C’était sa curiosité volontaire, cultivée, presque disciplinée. Il n’était pas curieux par accident. Il se forçait à regarder ce que les autres ne regardaient pas, à poser des questions que les autres trouvaient inutiles, à rester dans l’incertitude plutôt que de se satisfaire d’une réponse approximative. La curiosité était pour lui un choix de vie.


Montaigne et l’art de se demander n’importe quoi

Cent ans après Léonard, dans une tour de la Dordogne, un autre homme pratiquait la curiosité à sa façon beaucoup moins spectaculaire en apparence, mais philosophiquement tout aussi radicale.

Montaigne, retiré dans sa bibliothèque au troisième étage de sa tour depuis 1571, à trente-huit ans, écrit ce qu’il appelle des Essais, des tentatives, des explorations, des promenades intellectuelles qui partent d’un point pour arriver dans un endroit que l’auteur lui-même n’avait pas prévu. Et dans ces Essais, la curiosité est partout, mais d’une nature particulière.

Contrairement à la curiosité de Léonard, qui se tournait vers le monde extérieur, les oiseaux, les muscles, l’eau, la lumière, la curiosité de Montaigne se tourne d’abord vers lui-même. Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. Cette phrase, l’une des plus importantes qu’il ait écrites, résume tout son projet : en s’examinant lui-même avec une honnêteté impitoyable et une attention sans cesse renouvelée, il espère dire quelque chose d’universel sur ce qu’est un être humain.

Le sujet de Montaigne, c’est Montaigne. Mais le dessous de ce sujet, c’est vous, c’est moi, c’est n’importe qui. Parce que Montaigne part de l’hypothèse radicalement humaniste que son expérience intérieure n’est pas si différente de celle des autres, que ses contradictions, ses peurs, ses petites lâchetés, ses étonnements, ses plaisirs sont des expériences humaines partagées que d’autres reconnaîtront.

Ce qui le rend si vivant cinq siècles après sa mort, c’est précisément cette curiosité pour les détails de l’existence ordinaire. Montaigne s’interroge sur ce qu’il ressent quand il mange trop vite. Sur sa difficulté à se souvenir des noms propres. Sur la façon dont il pense différemment selon qu’il est assis ou qu’il marche. Sur ce qui se passe dans son esprit quand il lit quelque chose qui l’irrite. Sur sa tendance à remettre au lendemain. Sur son rapport à la viande : il aime tellement manger qu’il arrive parfois à mordre sa langue et ses doigts en mangeant.

Ces détails-là semblent dérisoires. Ils ne le sont pas. En les observant avec une attention philosophique, Montaigne fait quelque chose de fondamentalement humaniste, il dit que l’expérience banale, corporelle, quotidienne de l’existence mérite d’être prise au sérieux. Que la dignité humaine ne réside pas seulement dans les grandes actions ou les grandes pensées, mais aussi dans la façon dont on habite son propre corps, dont on traverse ses propres journées, dont on expérimente ses propres limites.

Et cette curiosité pour les choses petites n’est pas sans rapport avec la curiosité pour les choses grandes. Montaigne observe ses défauts de mémoire avec le même intérêt désintéressé qu’il observe les coutumes des Indiens d’Amérique ou les paradoxes de la philosophie stoïcienne. Pour lui, tout cela appartient au même territoire : l’immense continent inconnu de la condition humaine, dont on n’a jamais fini de faire le tour.

Il y a dans sa pratique une leçon que l’humanisme contemporain devrait méditer, la curiosité n’a pas de hiérarchie légitime. Les petites questions valent les grandes. Les questions sur soi-même valent les questions sur le monde. Et ce qui fait la qualité d’un esprit curieux, ce n’est pas l’étendue de ses connaissances, mais la profondeur de son attention, sa capacité à rester en contact avec l’étrangeté des choses, y compris des choses familières.


Darwin dans son jardin

Il y a une image de Charles Darwin que peu de gens connaissent, et qui dit plus sur la nature de la curiosité humaniste que bien des discours.

Darwin avait fait construire dans le jardin de sa maison de Down, dans le Kent, ce qu’il appelait son thinking path, son chemin de réflexion, un sentier de gravier qu’il arpentait plusieurs fois par jour en pensant, en observant, en laissant ses idées se déposer. Et dans ce jardin, entre 1842 et 1882, il a passé des dizaines d’années à observer des choses que ses contemporains n’auraient pas jugé dignes d’une attention scientifique soutenue.

Il a étudié les orchidées. Pas pour leur beauté ornementale, mais pour comprendre comment leurs formes extravagantes correspondaient exactement à la morphologie des insectes qui les pollinisaient, une démonstration vivante, dans les pétales d’une fleur, de l’évolution par sélection naturelle. Il a étudié les vers de terre, et il en a conclu que ces animaux que tout le monde ignorait avaient transformé, sur des millions d’années, la totalité de la couche superficielle du sol anglais. Il a étudié les plantes carnivores, et sa fascination pour la façon dont une Drosera attrapait une mouche ne différait pas, dans son intensité, de la fascination qu’il éprouvait devant la structure des récifs coralliens ou la diversité des pigeons domestiques.

Darwin est l’un des scientifiques qui a le plus changé la vision que l’humanité a d’elle-même. Avec la théorie de l’évolution, il a définitivement ôté l’être humain de sa position de créature à part, radicalement différente du reste du vivant. Il a montré que nous sommes cousins des poulpes et des champignons, que notre histoire est inséparable de l’histoire de la vie sur Terre depuis ses origines. Cette révolution, dans le contexte de l’humanisme, est ambiguë, on pourrait y voir une dévaluation de l’humain. C’est le contraire. Darwin ne dit pas que l’être humain n’a rien de particulier. Il dit que sa particularité est issue d’un processus commun à tout le vivant, et que cette parenté avec le reste de la nature est une raison supplémentaire d’émerveillement, pas une raison de désenchantement.

Sa curiosité avait une qualité rare : elle était totalement dépourvue de mépris. Il n’y avait pas pour lui de sujet indigne, pas d’objet trop modeste, pas d’animal trop banal. Quand il consacrait plusieurs années à l’étude des balanes, ces crustacés incrustés sur les rochers des côtes, ses amis le taquinaient gentiment sur le temps qu’il perdait avec ces bestioles insignifiantes. Il répondait que les balanes lui apprenaient autant sur l’évolution que les finches des Galapagos, peut-être davantage. Et il avait raison.

Cette absence de hiérarchie dans les objets de la curiosité est, encore une fois, profondément humaniste. Elle dit, ce qui mérite attention, c’est ce qu’on n’a pas encore compris. Et puisqu’on n’a presque rien compris puisque même la façon dont un ver de terre digère son sol reste, si on y regarde de près, un mystère fascinant il y a de la matière à curiosité pour plusieurs vies.


L’ennemi de la curiosité, la certitude !

Si la curiosité est une vertu humaniste fondamentale, alors son ennemi naturel mérite d’être nommé. Cet ennemi, ce n’est pas l’ignorance. L’ignorance est le terreau de la curiosité : on est curieux de ce qu’on ne sait pas encore. L’ennemi de la curiosité, c’est la certitude.

Pas la certitude scientifique, celle qu’on acquiert au terme d’un long travail de vérification, et qui reste en principe toujours ouverte à la révision. Mais la certitude idéologique : la conviction que l’on possède déjà les réponses aux questions importantes, que les grandes questions sont réglées, que le cadre dans lequel on pense est le seul cadre possible.

Cette certitude-là est le véritable opposé de l’humanisme. Elle peut prendre des formes très différentes, religieuse, politique, scientiste, nationaliste, mais elle a toujours le même effet : elle ferme les questions avant qu’on ait eu le temps de les poser vraiment. Elle classe les gens, les idées et les expériences dans des cases préétablies, et refuse de s’étonner de ce qui ne rentre pas dans les cases.

Montaigne l’avait compris mieux que personne. Il a vécu dans une époque où deux certitudes s’entre-tuaient littéralement, les catholiques et les protestants se massacraient au nom de vérités révélées dont ni les uns ni les autres n’auraient pu démontrer l’origine autrement que par la foi. Et sa réponse à ce carnage de certitudes, c’était le doute. Pas le doute nihiliste, pas l’indifférence, mais le doute actif et curieux « Que sais-je ? » Cette formule n’est pas une capitulation. C’est une invitation à regarder encore, à se demander si on a bien vu, à remettre en jeu des conclusions qu’on croyait acquises.

Les régimes totalitaires du XXe siècle ont tous, sans exception, commencé par assassiner la curiosité. Ils ont imposé des réponses officielles aux questions fondamentales, sur l’histoire, sur la société, sur la nature humaine et rendu dangereuse toute question qui s’écartait de ces réponses. Ils ont transformé l’éducation en catéchisme, les bibliothèques en lieux de censure, la recherche en instrument de propagande. Parce qu’ils savaient, intuitivement, que la curiosité est subversive. Qu’un esprit qui pose des questions vraiment, sans savoir d’avance où elles vont, est un esprit qu’on ne contrôle pas facilement.

Un humaniste ne peut donc pas être dogmatique. Pas parce que les convictions sont mauvaises, il y en a qui méritent d’être défendues, mais parce que le dogmatisme ferme les portes que la curiosité doit garder ouvertes. Un humaniste peut avoir des certitudes sur la dignité humaine, sur la valeur de la liberté, sur l’importance de la justice. Mais il reste curieux des manières dont ces valeurs se déclinent, des arguments qui les remettent en question, des contextes qui les compliquent. La conviction sans curiosité est de la rigidité. La curiosité sans conviction est de l’errance. L’humanisme vit dans l’espace tendu entre les deux.


La curiosité interdite, quand savoir devient dangereux

Il y a une face sombre de la curiosité que cet éloge doit reconnaître, sous peine d’être naïf.

Dans l’histoire de l’humanisme, la curiosité n’a pas toujours été accueillie avec bienveillance. Elle a souvent été perçue comme dangereuse, par les pouvoirs politiques, par les institutions religieuses, par tous ceux qui ont intérêt à ce que les questions ne soient pas posées.

Giordano Bruno, moine dominicain et philosophe, brûlé vif sur le Campo dei Fiori à Rome en 1600, était curieux de l’univers. Il avait développé, en s’appuyant sur les travaux de Copernic, une vision du cosmos infini peuplé d’une infinité de mondes, dont certains pourraient être habités. Cette curiosité cosmologique le fascinait depuis sa jeunesse. Elle l’a conduit au bûcher. L’Inquisition ne lui reprochait pas seulement ses positions astronomiques, mais la façon dont sa curiosité l’avait conduit à remettre en question des dogmes que l’Église considérait comme intouchables.

Galilée, quelques décennies plus tard, survécut à son procès en abjurant ses convictions. Mais sa curiosité, elle, ne s’éteignit pas. Il continua à observer, à calculer, à écrire, en secret, à travers des canaux détournés, jusqu’à sa mort. La curiosité peut résister à la répression, même si elle ne peut pas toujours s’exprimer librement.

Ce que ces histoires révèlent, c’est que la curiosité est structurellement subversive. Elle ne respecte pas les frontières qu’on lui assigne. Elle ne s’arrête pas là où on lui dit de s’arrêter. Et c’est précisément pour cela qu’elle a toujours suscité la méfiance des pouvoirs qui se fondent sur des vérités définitives et des frontières étanches entre ce qu’on peut savoir et ce qu’on ne doit pas chercher à savoir.

La tradition humaniste a toujours défendu la liberté de curiosité contre ces interdits. Non pas au nom d’une liberté absolue et irresponsable, la curiosité peut effectivement mener à des lieux dangereux, mais au nom de la conviction que le seul antidote aux erreurs de la pensée est plus de pensée, et non moins. Qu’on ne combat pas une mauvaise idée en l’interdisant, mais en lui opposant une meilleure idée. Que les sociétés qui protègent la curiosité de leurs membres sont, à long terme, plus robustes, plus créatives et plus justes que celles qui la répriment.

Bruno est mort. Mais c’est sa cosmologie, et non celle de ses juges, qui s’est révélée juste.


Ce que les enfants font et que les adultes oublient

Revenons aux enfants. Pas pour les idéaliser, les enfants peuvent être cruels, égoïstes, impitoyables dans leurs jugements, mais pour observer quelque chose qu’ils font naturellement et que la plupart des adultes ont désappris.

Un enfant de quatre ans pose en moyenne, selon certaines études psychologiques, entre cent et trois cents questions par jour. Pourquoi le feu brûle ? Pourquoi la nuit est noire ? Pourquoi papa est en colère ? Pourquoi les chiens ne parlent pas ? Pourquoi les fourmis travaillent ? Pourquoi on meurt ? Ces questions n’ont pas toutes la même profondeur philosophique. Mais elles ont toutes la même qualité : elles sont posées avec une sincérité totale, sans arrière-pensée, sans calcul sur l’impression qu’elles vont donner. L’enfant demande parce qu’il veut vraiment savoir.

À un moment donné et les psychologues du développement situent ce moment autour de six ou sept ans le rythme des questions ralentit. Non pas parce que les enfants comprennent tout, mais parce qu’ils commencent à intégrer les codes sociaux qui régulent la curiosité. On apprend qu’il y a des questions qu’on ne pose pas. Des sujets sur lesquels il vaut mieux ne pas insister. Des réponses qu’il faut sembler accepter même quand elles ne satisfont pas.

Ce processus n’est pas entièrement mauvais. Certaines formes de tact et de retenue sociale sont utiles. Mais il emporte avec lui quelque chose de précieux, la disponibilité à l’étonnement, la capacité à trouver les choses évidentes étranges, à ne pas se satisfaire des explications toutes faites.

La curiosité humaniste est, en un sens, une tentative de récupérer quelque chose de cette qualité enfantine sans naïveté, sans ignorance, mais avec cette même sincérité fondamentale dans le questionnement. Socrate, avec sa méthode du dialogue et ses questions qui déshabillent les certitudes, ressemble parfois à un enfant difficile qui refuse les réponses de surface. Montaigne, qui passe trois pages à se demander pourquoi il oublie les noms propres, ressemble à un enfant qui a décidé de ne jamais s’arrêter de se demander pourquoi.

Ce n’est pas une régression. C’est une reconquête.


La curiosité à l’ère des moteurs de recherche

Il faut maintenant affronter une question que cet article ne peut pas esquiver, dans un monde où la réponse à presque n’importe quelle question factuelle est à portée de pouce, à trois secondes d’une requête sur un moteur de recherche, que devient la curiosité humaniste ?

La tentation serait de répondre qu’elle a triomphé. Plus jamais nous ne serons dans l’ignorance de faits vérifiables. La bibliothèque d’Alexandrie dans chaque poche. Le rêve des encyclopédistes des Lumières réalisé et dépassé. Tout le savoir humain accessible à tous.

Mais cette réponse est fausse. Parce qu’elle confond deux choses que la tradition humaniste a toujours distinguées soigneusement, l’information et la compréhension. Savoir que la Grande Muraille de Chine mesure environ vingt et un mille kilomètres est une information. Comprendre pourquoi des millions d’êtres humains ont passé plusieurs générations à construire un mur contre un ennemi qui finira par les contourner, ce que cela dit sur la façon dont les sociétés répondent à la peur, sur le rapport entre les empires et leurs frontières, sur la différence entre ce qui semble raisonnable de l’intérieur d’une logique politique et ce qui semble absurde de l’extérieur, c’est de la compréhension. Et la compréhension ne se télécharge pas.

Pire : les moteurs de recherche, combinés aux réseaux sociaux et aux algorithmes de recommandation, ont créé quelque chose qui ressemble à la curiosité mais en est l’exact opposé. Ils produisent de la distraction : une succession rapide de micro-étonnements qui ne se creusent jamais en questions profondes, qui sautent d’un sujet à l’autre sans jamais s’arrêter assez longtemps sur quoi que ce soit pour vraiment comprendre. On apprend que le poulpe a trois cœurs et de l’encre violette, on trouve ça fascinant dix secondes, et on passe au fait suivant. Ce n’est pas de la curiosité. C’est de la boulimie informationnelle.

La curiosité humaniste, à l’inverse, est lente. Elle s’attarde. Elle revient. Elle est prête à rester avec une question sans réponse pendant des jours, des semaines, parfois des années. Elle accepte d’être dérangée par ce qu’elle ne comprend pas, d’être modifiée par les réponses qu’elle trouve, de changer d’avis quand les preuves l’exigent. Elle ne cherche pas à consommer le savoir mais à le digérer.

Darwin a passé vingt ans à travailler sur la théorie de l’évolution avant de la publier. Vingt ans à rassembler des preuves, à tester des hypothèses, à chercher les contre-exemples, à correspondre avec des naturalistes du monde entier, à douter de ses propres conclusions. Cette patience n’était pas de la lenteur d’esprit. C’était la marque d’une curiosité véritable, qui préfère comprendre juste à comprendre vite.

La question pour nous, aujourd’hui, est de savoir comment cultiver ce type de curiosité dans un environnement qui récompense la rapidité et punit l’attention prolongée. C’est une question pratique autant que philosophique, et elle n’a pas de réponse facile. Mais le fait qu’elle se pose est déjà un symptôme, nous sentons que quelque chose se perd, que la profusion d’informations ne rend pas la compréhension plus facile, que l’accès à tout ne produit pas nécessairement des gens qui savent vraiment quoi que ce soit.


La curiosité comme générosité envers l’autre

Jusqu’ici, j’ai parlé de la curiosité comme d’un rapport au monde et aux idées. Mais il y a une autre dimension de la curiosité humaniste, peut-être la plus importante pour la vie en commun : la curiosité envers les autres êtres humains.

Être curieux des autres, vraiment, est l’une des choses les plus rares et les plus précieuses qu’on puisse offrir à quelqu’un. Non pas la curiosité intrusive qui veut tout savoir pour juger ou pour contrôler. Mais la curiosité généreuse qui demande à quelqu’un comment il va et attend vraiment la réponse. Qui pose des questions sur ce que l’autre pense, ressent, a vécu, non pas pour remplir un silence, mais parce qu’on est sincèrement intéressé par sa façon d’être au monde.

Cette curiosité-là est une forme de respect, peut-être la plus concrète qui soit. Elle dit à l’autre : tu m’intéresses. Pas ta fonction, pas ton rôle social, pas ce que tu peux m’apporter. Toi. Ta façon de voir les choses, tes expériences particulières, les conclusions que tu as tirées de ta vie.

Les humanistes de la Renaissance avaient développé une pratique épistolaire extraordinaire qui illustre ce point. Erasme correspondait avec des centaines de personnes dans toute l’Europe, des théologiens, des princes, des humanistes, des artisans. Ses lettres ne sont pas des communications officielles. Ce sont des conversations prolongées sur des idées, des demandes de nouvelles sincères, des partages d’inquiétudes et de joies. Dans ces lettres, on sent quelqu’un qui est genuinement curieux de ce que pense son correspondant, qui attend la réponse avec impatience, qui modifie parfois sa propre position à la lumière de ce qu’on lui a écrit.

Montaigne, dans son essai De l’art de conférer, l’art de la conversation, décrit avec enthousiasme ce qu’il cherche dans un bon interlocuteur. Non pas quelqu’un qui partage ses opinions, mais quelqu’un qui le challenge, qui conteste ses idées avec des arguments solides, qui l’oblige à penser mieux. J’aime un entretien fort et viril, écrit-il. Pas la conversation mondaine qui glisse sur la surface des choses, mais la confrontation intellectuelle où deux esprits curieux s’affrontent avec égal respect.

Cette curiosité envers les autres, qui suppose qu’on prend leurs idées au sérieux, qu’on les croit capables de nous apprendre quelque chose, qu’on accepte la possibilité d’être changé par ce qu’ils disent, est au fondement de tout dialogue humaniste véritable. Et sans dialogue, l’humanisme reste une philosophie de bureau. C’est le contact avec d’autres esprits, avec d’autres expériences, avec d’autres façons d’être au monde, qui le met en mouvement et le force à se renouveler.


Un éloge qui n’est pas une prescription

Il faut finir par une mise en garde. Un éloge de la curiosité, poussé trop loin, peut devenir une injonction, et les injonctions sont l’ennemi de ce qu’elles prétendent promouvoir. On ne devient pas curieux parce qu’on vous dit d’être curieux. On le devient parce qu’on rencontre quelque chose qui allume quelque chose.

Ce quelque chose peut être n’importe quoi. Une phrase d’un livre qui ne vous lâche plus. Un insecte observé par hasard un après-midi de juillet. Une vieille photo de famille qui pose une question sur qui étaient vraiment vos arrière-grands-parents. Une conversation avec quelqu’un dont la vie est complètement différente de la vôtre et qui vous oblige à voir le monde autrement. Une panne de voiture dans un village que vous ne connaissiez pas et qui se révèle avoir une histoire extraordinaire.

La curiosité humaniste ne se décrète pas. Elle se cultive, en s’exposant à des choses qui peuvent l’allumer, en résistant à la tentation des écrans qui la court-circuitent, en prenant parfois le temps de poser une question et d’attendre la réponse sans la chercher sur un moteur de recherche. En lisant des livres qui traitent leurs lecteurs comme des adultes capables d’aller jusqu’au bout d’une pensée difficile. En voyageant, au sens large, pas nécessairement géographique, mais en allant chercher des expériences et des perspectives qui ne ressemblent pas aux siennes.

Et en acceptant, parfois, de ne pas comprendre. De rester avec une question ouverte. De trouver dans l’incertitude non pas une frustration mais une invitation. Aristote disait que la philosophie commence avec l’étonnement. Elle continue aussi avec lui. Les meilleures questions sont celles auxquelles on n’a pas encore de réponse satisfaisante. Et la curiosité humaniste, dans sa forme la plus haute, est la capacité à vivre dans ces questions-là avec quelque chose qui ressemble, étrangement, magnifiquement, à de la joie.


Pour aller plus loin

Sur la curiosité philosophique :

  • Aristote, Métaphysique, Livre I — le texte fondateur sur l’étonnement comme origine de la philosophie
  • Michel de Montaigne, Essais, Livre III, chapitre VIII : De l’art de conférer — la conversation comme forme de curiosité
  • Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique (1938), Vrin — la curiosité comme rupture avec l’évidence

Sur Léonard de Vinci :

Sur Darwin :

  • Charles Darwin, L’Origine des espèces (1859), Flammarion — à lire comme une œuvre humaniste autant que scientifique
  • Janet Browne, Charles Darwin : une biographie (2 vol., 1995-2002) — la biographie de référence

Sur la curiosité à l’ère numérique :

  • Nicholas Carr, Internet rend-il bête ? (2011), Robert Laffont — une réflexion inquiète sur l’attention dans le monde numérique
  • Matthew Crawford, Éloge du carburateur (2010), La Découverte — la pensée qui engage les mains et le monde concret

Un roman :

  • Patrick Suskind, Le Parfum (1985) — l’histoire d’une curiosité qui devient monstre, leçon en négatif sur ce que la curiosité exige de moral pour rester humaniste

L’oeuvre illustrant l’article : Léonard de Vinci, études anatomiques de l’épaule, vers 1490. Des muscles, des tendons, des notes en écriture miroir courant dans tous les sens. Léonard ne dessine pas pour décorer : il dessine pour comprendre. Chaque trait est une question posée au réel. Voilà peut-être le geste humaniste par excellence. Domaine public.

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