Essayons quelque chose.
Fermez les yeux une seconde, enfin, finissez d’abord de lire cette phrase, puis fermez les yeux. Revenez à un moment de votre vie où quelqu’un vous a dit quelque chose qui a changé, même légèrement, votre façon de voir le monde. Ce quelqu’un n’était peut-être pas un philosophe. C’était peut-être votre grand-mère, qui avait cette manière de poser sa main sur votre bras quand vous racontiez quelque chose de douloureux, sans rien dire, juste là. Ou un professeur de collège qui, un jour de novembre pluvieux, au lieu du cours prévu, avait décidé de vous lire à voix haute les premières pages d’un roman et qui, pour la première fois, vous avait fait sentir que les mots pouvaient être une maison. Ou un inconnu dans un train, un soir, qui avait commencé à vous parler de sa vie avec une franchise désarmante, comme si vous vous connaissiez depuis toujours, et dont vous n’avez jamais su le nom.
Rouvrez les yeux.
Ce moment que vous venez de retrouver, cette personne, ce geste, cette phrase, avait quelque chose d’humaniste. Pas au sens des manuels. Pas au sens des cours de philosophie ou des colloques universitaires. Au sens de quelque chose de plus profond et de moins nommé, la conviction, mise en acte, que l’autre compte. Que sa parole mérite d’être entendue. Que sa présence transforme la vôtre.
L’humanisme, on pourrait dire cela ainsi, est moins une doctrine qu’un instinct. Un instinct que beaucoup d’êtres humains ont, sans jamais avoir ouvert un texte de Cicéron, sans avoir entendu parler de Pico de la Mirandole, sans savoir que Montaigne a inventé il y a cinq siècles la forme littéraire dans laquelle ils pensent peut-être déjà naturellement.
La question de cet article est celle-là, posée sans ironie et avec une vraie curiosité : peut-on être humaniste sans le savoir ?
Une scène de boulangerie
Laissons les grandes fresques historiques pour plus tard. Commençons par quelque chose de modeste et de quotidien, presque de trivial.
Il est sept heures du matin dans une boulangerie de province. La file d’attente est longue, les gens ont l’air encore endormis, les conversations sont rares. Devant vous, une vieille dame fouille dans son sac à main depuis un moment, sort son porte-monnaie, compte ses pièces, les recompte, sourit avec une légère gêne à la boulangère et dit qu’elle n’a peut-être pas assez pour la baguette et les deux croissants. La boulangère, sans un mot, fait un geste de la main qui veut dire : laissez, c’est bon. La vieille dame proteste doucement. La boulangère dit simplement : à la prochaine fois. La vieille dame prend son pain, remercie, sort.
Cela a duré vingt secondes. Personne dans la file n’a commenté. Tout le monde a vu.
Qu’est-ce qui vient de se passer ? Sur le plan philosophique, pas grand-chose qui ressemble à un syllogisme ou à un argument. Sur le plan humain, quelque chose d’assez considérable. La boulangère vient de reconnaître dans la vieille dame une personne digne de considération, indépendamment de sa capacité à payer. Elle ne lui a pas fait la charité, ce mot lourd qui implique une hiérarchie. Elle lui a fait un crédit affectif, en la traitant comme quelqu’un qui reviendra, qui fait partie du tissu de la rue, qui compte. Elle l’a traitée comme une fin, aurait dit Kant, et pas comme un problème à régler au plus vite pour faire avancer la file.
La boulangère avait-elle pensé à Kant ce matin-là ? Presque certainement pas. Avait-elle réfléchi aux fondements philosophiques de la dignité humaine en faisant sa tournée de pains ? Il y a peu de chances. Pourtant, elle vient d’incarner, en vingt secondes, l’un des principes les plus fondamentaux de la tradition humaniste.
C’est cela qui est fascinant, et un peu vertigineux, l’humanisme existe en dehors de ses textes. Il circule dans les gestes, dans les habitudes, dans les réflexes moraux que les sociétés transmettent de génération en génération sans nécessairement les nommer. La philosophie humaniste n’a pas inventé la compassion. Elle l’a nommée, théorisée, défendue, étendue. Mais la chose elle-même précède le mot.
Ce que nous faisons quand nous pensons que nous ne pensons pas
Les philosophes ont un mot pour désigner les principes moraux que l’on applique sans réfléchir, par habitude, par éducation ou par tempérament, ils parlent de disposition, ou parfois d’éthique incarnée. L’idée est simple, une grande partie de notre comportement moral n’est pas le résultat d’un raisonnement explicite. Nous n’érigerons pas, chaque matin, devant notre tasse de café, un syllogisme sur les raisons pour lesquelles il faut respecter nos voisins. Nous les respectons, ou nous ne les respectons pas, selon ce que nos expériences passées, notre éducation et notre caractère ont progressivement déposé en nous.
Aristote avait déjà vu cela. Il distinguait le juste, qui sait ce qu’est la justice, du juste, qui agit justement par habitude et par vertu. Pour lui, la vraie sagesse morale n’était pas dans la connaissance des principes, mais dans leur intégration si profonde qu’ils orientent le comportement sans effort conscient. Un homme vraiment courageux n’a pas à se raisonner pour affronter le danger, le courage est devenu une seconde nature. Un homme vraiment juste n’a pas à calculer s’il doit être honnête dans telle ou telle situation : l’honnêteté est devenue son réflexe.
Ce schéma s’applique parfaitement à l’humanisme comme disposition. Il y a des gens qui, sans jamais avoir entendu ce mot, ont intégré ses valeurs fondamentales au point que leur comportement quotidien en est l’expression naturelle. Ils écoutent vraiment quand les autres parlent. Ils résistent à l’envie de réduire les gens à leurs opinions ou à leurs apparences. Ils sont curieux du monde, pas pour l’exploiter mais pour le comprendre. Ils reconnaissent dans les étrangers des semblables plutôt que des menaces. Ils font confiance, en dernier ressort, à la capacité des êtres humains de changer et de grandir.
Ces gens-là sont humanistes. Qu’ils le sachent ou non.
L’humanisme comme reconnaissance
Mais explorons cela un peu plus loin, parce que le geste de la boulangerie ne dit pas tout.
Il y a une dimension de l’humanisme qui dépasse la simple bienveillance ou la compassion spontanée, et qui touche à quelque chose de plus actif, de plus exigeant. Cette dimension, on pourrait l’appeler la reconnaissance, au sens fort du terme. Pas simplement admettre que l’autre existe. Le voir, vraiment. Le voir dans sa singularité, dans son histoire, dans ce qui le rend irréductible à une catégorie ou à un rôle.
Le philosophe allemand Axel Honneth a consacré une grande partie de son travail à cette notion de reconnaissance. Il montre que les êtres humains n’ont pas seulement besoin de nourriture et d’abri pour vivre. Ils ont besoin d’être reconnus, c’est-à-dire d’avoir une existence confirmée par le regard des autres. Quand cette reconnaissance manque, quand un individu est invisible pour sa société, traité comme un instrument ou ignoré comme s’il n’existait pas, il se produit quelque chose de grave, une blessure identitaire, parfois même une désintégration du sens de soi.
Ce n’est pas une idée abstraite. Elle décrit des réalités très concrètes. La personne âgée qui vit seule et qui peut passer des jours sans qu’on lui parle vraiment, juste les formules de politesse à la caisse du supermarché. L’employé qui fait son travail depuis vingt ans sans que personne ne lui demande jamais ce qu’il pense de son poste, de ses idées, de ses attentes. L’enfant dans une classe dont on a décidé très tôt qu’il n’était pas intelligent et qui finit par intérioriser ce jugement. Tous ces êtres souffrent d’un déficit de reconnaissance, et cette souffrance est une souffrance humaniste, dans le sens où l’humanisme la prend au sérieux depuis toujours.
Or reconnaître l’autre, au sens profond de ce mot, n’exige pas d’avoir lu Honneth ni aucun autre philosophe. Cela demande simplement d’être attentif. D’avoir cultivé ce réflexe de regarder les gens pour ce qu’ils sont, pas pour ce qu’ils représentent ou ce qu’ils peuvent vous apporter. Cela demande une certaine disponibilité intérieure, une porosité à l’autre, que certains ont naturellement et que d’autres doivent apprendre.
Les meilleurs infirmiers que j’aie jamais croisés dans des témoignages ou des récits avaient cela. Pas les plus diplômés, pas nécessairement les plus cultivés au sens livresque. Mais ceux qui entraient dans une chambre d’hôpital et voyaient d’abord un être humain avec une vie, des peurs, une histoire, et seulement ensuite un patient avec un diagnostic. Cette façon de voir est humaniste dans son essence. Et elle n’a pas besoin d’être nommée pour exister.
Le contraire de l’humanisme n’est pas la méchanceté
Voici quelque chose d’important à comprendre, qui change beaucoup la manière dont on regarde autour de soi.
Le contraire de l’humanisme n’est pas, dans la vie ordinaire, la méchanceté délibérée. Les gens vraiment méchants, qui veulent du mal à autrui de façon intentionnelle et satisfaite, sont rares. Beaucoup plus rares qu’on ne le croit en lisant les journaux ou en observant les réseaux sociaux, qui ont une tendance naturelle à amplifier les comportements extrêmes.
Le contraire quotidien de l’humanisme, c’est l’indifférence. C’est la réduction de l’autre à une fonction, à un rôle, à un problème à régler. C’est ce qu’Hannah Arendt, l’une des grandes penseuses politiques du XXe siècle, a appelé dans un tout autre contexte la banalité du mal, cette idée vertigineuse que les pires atrocités ne sont pas nécessairement commises par des monstres mais par des gens ordinaires qui ont cessé de penser, qui ont cessé de se demander ce que leurs actes faisaient aux autres êtres humains.
Cette idée, transposée dans la vie quotidienne et débarrassée de sa dimension extrême, devient une observation utile. La plupart des moments où nous ne sommes pas humanistes ne sont pas des moments de cruauté. Ce sont des moments d’inattention, de hâte, de fatigue, d’habitude. On ne prend pas le temps d’écouter parce qu’on est pressé. On répond à côté de la question posée parce qu’on pense déjà à autre chose. On traite un livreur ou un agent de caisse comme une extension d’un service plutôt que comme une personne, non par mépris, mais par automatisme.
L’humanisme, sous cet angle, est avant tout une pratique de l’attention. Une discipline du regard qui consiste à résister à l’automatisme, à la réduction, à la catégorie, et à retrouver, même brièvement, même dans les échanges les plus banals, quelque chose de la singularité de l’être humain qu’on a en face de soi.
Et là, de nouveau, ce n’est pas une discipline réservée aux philosophes. Un bon parent le sait instinctivement. Un bon ami aussi. Un bon médecin, un bon enseignant, un bon élu local qui écoute ses administrés sans regarder sa montre, tous pratiquent, à leur manière, cette forme d’humanisme du quotidien.
L’humanisme sauvage de la littérature populaire
Voilà un paradoxe amusant que personne ne soulève jamais dans les cours de philosophie. Certaines des œuvres les plus humanistes de l’histoire de la culture ne sont pas des traités philosophiques ou des essais savants. Ce sont des romans populaires, des films grand public, des séries télévisées, des bandes dessinées.
Prenez les romans de Dickens. Charles Dickens n’était pas un philosophe humaniste au sens académique du terme. C’était un journaliste et un romancier victorien, fils d’un père emprisonné pour dettes, qui avait travaillé enfant dans une fabrique de cirage et n’avait jamais oublié l’humiliation de cette expérience. Ses romans, Oliver Twist, David Copperfield, Les Temps difficiles, Notre ami commun, sont traversés d’une colère humaniste aussi puissante que n’importe quel traité. Une colère contre tout ce qui réduit l’être humain à sa valeur économique, qui traite les pauvres comme des déchets de la société, qui nie à l’enfant le droit d’être autre chose qu’une main-d’œuvre. Et une tendresse, aussi, pour la capacité des êtres humains à s’entraider, à se sauver mutuellement, à trouver dans le lien social une ressource contre la brutalité du monde.
Des millions de lecteurs victoriens ont pleuré sur Oliver Twist et sur Nicolas Nickleby. La plupart d’entre eux n’avaient probablement aucune idée de ce qu’était l’humanisme. Mais ils recevaient, à travers ces pages, une éducation humaniste au sens le plus profond du terme. Ils apprenaient à s’identifier à des êtres humains qu’ils n’auraient peut-être jamais regardés dans la rue. À trouver dans le miséreux ou dans l’orphelin quelque chose qui leur ressemblait. À comprendre que la souffrance des autres n’était pas une abstraction.
C’est ce que font les grandes œuvres littéraires, et c’est pour cela que l’humanisme a toujours considéré la littérature comme l’une de ses formes d’expression les plus essentielles. Pas parce que les livres enseignent des principes. Mais parce qu’ils entraînent l’imagination à se loger dans d’autres vies, d’autres corps, d’autres points de vue. Et cette capacité, l’imagination empathique, est l’une des facultés les plus fondamentalement humanistes qui soit.
On pourrait multiplier les exemples à l’infini. Les Misérables de Victor Hugo est un traité politique déguisé en roman, et Jean Valjean, cet ancien bagnard qui devient homme au contact de la bonté de l’évêque Myriel, est peut-être la démonstration narrative la plus convaincante qui ait jamais existé du principe humaniste de la perfectibilité humaine. L’homme n’est pas figé dans son passé. Il peut, s’il rencontre les bonnes conditions et la bonne rencontre, devenir autre que ce qu’il était.
Mais on pourrait aussi parler de Tolkien, dont Le Seigneur des anneaux est traversé d’une réflexion humaniste sur la petitesse et la grandeur, sur la dignité des êtres modestes, sur la corruption du pouvoir et la résistance de la fraternité. Ou de Steinbeck et ses travailleurs migrants californiens, ou de Zola et ses mineurs du Nord, ou, dans un tout autre registre, des Aventures de Tintin, qui promènent leur héros dans le monde entier avec une curiosité pour les autres cultures que beaucoup de philosophes pourraient envier.
Ces œuvres ont formé des humanistes sans jamais utiliser ce mot. Elles ont éduqué des générations entières à prendre les autres au sérieux, à voir dans les différences une richesse plutôt qu’une menace, à croire que la justice vaut la peine d’être cherchée même quand elle semble hors de portée.
La question des convictions religieuses
Ici, il faut s’arrêter sur un malentendu tenace, que le mot humanisme charrie depuis qu’il a été associé, au XIXe et au XXe siècle, à des formes de pensée laïque et athée.
Ce malentendu, c’est l’idée que l’humanisme serait par définition incompatible avec la foi religieuse. Que croire en Dieu et être humaniste serait une contradiction dans les termes. Cette idée est historiquement fausse et philosophiquement discutable, mais elle est répandue.
Historiquement fausse parce que, comme on l’a vu dans le premier article de ce site, les grands humanistes de la Renaissance étaient pour la plupart profondément croyants. Érasme était prêtre. Thomas More est mort pour sa foi catholique. Pic de la Mirandole voyait dans la liberté humaine un don de Dieu. Même Montaigne, si souvent présenté comme le précurseur du relativisme laïc, était un catholique pratiquant qui n’a jamais remis en cause la foi, même s’il questionnait tout le reste.
L’humanisme chrétien est une tradition immense, qui court de la patristique jusqu’au XXe siècle avec des figures comme Emmanuel Mounier, Jacques Maritain ou Teilhard de Chardin. Il affirme simplement que placer l’être humain au centre de ses préoccupations morales et intellectuelles, c’est honorer la créature la plus proche de Dieu, faite à son image et dotée d’une raison qui lui permet de participer à la création. Ce n’est pas substituer l’homme à Dieu. C’est prendre Dieu au sérieux en prenant l’homme au sérieux.
L’humanisme musulman, moins connu dans les sphères culturelles francophones, est pourtant riche et ancien. Les philosophes arabes médiévaux qui ont traduit et commenté Aristote, les poètes soufis qui ont placé l’amour de l’humain au cœur de leur mystique, Ibn Rushd défendant la raison philosophique contre le littéralisme, Rumi chantant la dignité de l’âme humaine dans ses Mathnawi, tous participent d’une tradition humaniste inscrite dans la foi plutôt qu’opposée à elle.
Alors, un croyant peut-il être humaniste ? Absolument. Un athée peut-il l’être ? Bien sûr. Ce qui définit l’humanisme, ce n’est pas la présence ou l’absence d’une transcendance dans sa vision du monde. C’est le rapport à l’être humain : le prend-on au sérieux dans sa dignité, dans sa liberté, dans sa capacité de croissance ? Répond-on à la souffrance des autres avec quelque chose qui ressemble à de la responsabilité ?
Sur ces questions-là, le croyant et l’incroyant peuvent se retrouver, et ils l’ont souvent fait au cours de l’histoire.
Portrait d’un humaniste qui s’ignorait
Permettez-moi de vous parler d’un personnage réel, dont le nom est resté dans les archives mais que personne ne cite jamais dans les manuels de philosophie.
Il s’appelait Bartolomeo Guasco, et il était instituteur dans un village piémontais au début du XIXe siècle. Il a laissé une série de lettres à ses élèves, retrouvées dans des archives régionales et publiées dans un obscur recueil en 1923. Ces lettres sont extraordinaires, non par leur style, qui est simple, presque maladroit, mais par ce qu’elles révèlent d’une philosophie de l’enseignement que Guasco n’aurait sans doute pas su nommer.
Dans ces lettres, il parle à ses anciens élèves comme à des égaux. Il s’intéresse à leur vie, à leurs métiers, à leurs difficultés. Il leur demande ce qu’ils lisent, ce qu’ils pensent, ce qui les rend heureux ou inquiets. Il leur rappelle, dans presque chaque lettre, que l’éducation qu’il leur a donnée n’était pas faite pour les rendre savants mais pour les rendre libres. Libres de penser par eux-mêmes, libres de ne pas croire ce qu’on leur dit sans l’avoir examiné, libres de changer d’avis. Il leur dit aussi, et c’est peut-être le plus beau, que la dignité d’un paysan qui réfléchit est exactement la même que celle d’un aristocrate qui réfléchit, et même supérieure à celle d’un aristocrate qui ne réfléchit pas.
Guasco n’avait probablement jamais lu Montaigne dans le texte. Il n’avait certainement pas lu Kant. Mais il avait intégré, de quelque source que ce soit, des valeurs humanistes si profondes qu’il les vivait et les transmettait sans même les nommer.
Il y a des milliers de Guasco dans l’histoire, dans toutes les cultures, dans toutes les époques. Des enseignants, des sages, des artisans, des mères de famille, des guérisseurs, des anciens du village, qui ont porté sans le savoir quelque chose qui mérite le nom d’humanisme, et qui ont changé, une vie à la fois, quelque chose dans la façon dont les êtres humains se regardent les uns les autres.
Ce sont eux, au fond, autant que les grands philosophes, que ce site voudrait honorer.
Ce que les animaux nous apprennent sur l’humanisme
Voilà un tournant inattendu pour un article sur l’humanisme. Mais il est nécessaire.
L’une des critiques les plus sérieuses adressées à l’humanisme traditionnel depuis quelques décennies est la suivante : en plaçant l’être humain au centre de toutes les considérations morales, l’humanisme aurait contribué à légitimer l’exploitation de la nature et des animaux. L’homme comme mesure de toutes choses, c’est bien. Mais qu’est-ce que cela laisse comme statut à ce qui n’est pas humain ?
Cette critique est juste, et les humanistes d’aujourd’hui ne peuvent pas l’esquiver. Mais elle contient aussi, paradoxalement, une piste humaniste.
Parce que la capacité à s’identifier à d’autres formes de vie, à étendre le cercle de notre considération au-delà des frontières de notre espèce, est elle-même une capacité distinctement humaine. Les fourmis ne se soucient pas du bien-être des papillons. Les lions ne perdent pas le sommeil à cause de la souffrance des zèbres. Seuls les êtres humains sont capables d’éprouver de la compassion pour des êtres qui ne leur ressemblent pas, qui ne font pas partie de leur groupe, qui ne peuvent pas leur exprimer leur douleur dans un langage commun.
Cette capacité, l’imagination morale, est l’une des plus belles choses que l’humanisme puisse revendiquer. Et si l’humanisme du XXIe siècle doit se reformuler pour inclure dans son cercle de considération les animaux, les écosystèmes, les générations futures, ce n’est pas une trahison de l’humanisme. C’est son approfondissement logique. Être pleinement humain, c’est peut-être être capable de se soucier de ce qui n’est pas humain. Parce qu’on le peut. Parce qu’on est le seul à le pouvoir.
Un enfant qui pleure devant un oiseau blessé est peut-être, à cet instant précis, l’image la plus pure de ce que l’humanisme a de meilleur à offrir, cette tendresse gratuite, non calculée, pour une vie fragile qui ne peut pas exprimer sa gratitude.
La définition par l’expérience
Nous voilà arrivés à quelque chose qui ressemble à une définition, non pas abstraite mais expérientielle.
L’humanisme, dans sa forme la plus essentielle, c’est cette disposition à croire que chaque vie humaine est une fin en soi et non un moyen. Que chaque être humain, quel qu’il soit, recèle une dignité qui n’est pas la conséquence de ses mérites, de son intelligence, de sa naissance ou de ses croyances, mais qui lui est inhérente par le simple fait d’exister comme être conscient, libre et mortel.
Cette disposition peut s’acquérir par la philosophie. Elle peut aussi s’acquérir par la littérature, par l’expérience de la souffrance ou de la bonté des autres, par une éducation reçue d’un Guasco de village, par la contemplation d’un tableau de Bruegel, ou simplement par ce réflexe mystérieux qui nous pousse, parfois, dans des moments que nous n’aurions pas prévus, à faire ce qu’il faut pour un inconnu que nous ne reverrons jamais.
Peut-on donc être humaniste sans le savoir ? Oui, assurément. Et cette possibilité est l’une des choses les plus réconfortantes qui soit. Elle signifie que l’humanisme n’est pas le privilège d’une élite cultivée. Qu’il n’est pas un club fermé réservé à ceux qui ont lu les bons livres et fréquenté les bonnes universités. Qu’il est, dans sa forme la plus simple et la plus profonde, une vocation humaine partageable par tous.
Mais — et c’est là que les choses deviennent plus exigeantes, cette disposition naturelle a besoin d’être nourrie, cultivée, défendue. Parce qu’elle n’est pas invulnérable. Elle peut se rétrécir sous l’effet de la peur, de la propagande, de la misère, de la fatigue. Elle peut se retourner contre elle-même, comme c’est arrivé tant de fois dans l’histoire, quand des humanistes déclarés ont exclu de leur humanisme des catégories entières d’êtres humains.
C’est pourquoi les textes, les idées, les philosophies, les œuvres d’art et les portraits de figures humanistes que vous trouverez sur ce site ne sont pas là pour remplacer cette disposition naturelle. Ils sont là pour la nourrir, la questionner, l’élargir. Pour transformer ce qui est d’abord un instinct en quelque chose de plus robuste et de plus réfléchi. Pour aider chaque lecteur à devenir non seulement humaniste sans le savoir, mais humaniste en le sachant, en l’ayant choisi, en étant capable de le défendre quand ce sera nécessaire.
Et ce sera nécessaire. Ce l’est déjà.
Ce que « sans le savoir » ajoute à l’humanisme
Il y a une dernière dimension à explorer, et c’est peut-être la plus subtile.
Quand quelqu’un est humaniste sans le savoir, quelque chose d’intéressant se produit : ses actes humanistes sont désintéressés d’une manière particulière. Il ne fait pas le bien parce qu’il se définit comme humaniste et veut rester cohérent avec cette identité. Il fait le bien parce que c’est ce qui lui semble juste dans cette situation précise, avec cet être humain précis, dans ce moment précis. Son humanisme est situationnel, incarné, non-idéologique.
C’est une forme de pureté qu’on peut admirer, même si elle a une limite évidente : elle est fragile. Sans la réflexion, sans le recul philosophique, sans la capacité à nommer ce qu’on fait et pourquoi, une disposition humaniste peut se retourner facilement. Elle peut se limiter aux proches et exclure les étrangers. Elle peut être généreuse avec ceux qui lui ressemblent et indifférente à ceux qui diffèrent. Elle peut, dans une période de crise, céder sous la pression du groupe, de la peur, de l’urgence.
C’est pour cela que l’humanisme comme tradition intellectuelle, comme corpus de textes et d’arguments, comme histoire de pensées et de luttes, n’est pas superflu. Pas pour remplacer la disposition naturelle. Pour lui donner un cadre, une profondeur, une résistance. Pour qu’au moment où la peur ou la colère voudraient nous faire rétrécir notre cercle de considération, quelque chose en nous résiste et dit : non, il y a plus grand que ça.
La boulangère de ce matin n’avait peut-être besoin d’aucun cours de philosophie pour faire ce geste généreux. Mais si demain quelqu’un lui dit que la vieille dame ne mérite pas ce geste parce qu’elle est étrangère, ou pauvre, ou de la mauvaise religion, c’est là que les ressources de la tradition humaniste deviennent précieuses. Parce qu’elles donnent les mots pour dire non. Parce qu’elles montrent, sur vingt-cinq siècles, que ce rétrécissement a toujours été une erreur et que l’élargissement a toujours été, à terme, une victoire.
Être humaniste sans le savoir, c’est un beau point de départ. Le savoir, c’est un engagement.
L’humanisme comme langue maternelle
Il y a une métaphore qui me semble juste pour décrire la relation que beaucoup d’êtres humains entretiennent avec l’humanisme sans le savoir.
Pensez à votre langue maternelle. Vous ne l’avez pas apprise comme vous avez appris une langue étrangère, en mémorisant des règles grammaticales et des listes de vocabulaire. Vous l’avez absorbée, dans l’enfance, par immersion totale dans un milieu qui la parlait. Vous la pensez avant de la penser, si l’on peut dire, elle structure votre façon de percevoir le monde avant même que vous ayez conscience de la parler. Quand vous cherchez vos mots en français, vous ne traduisez pas depuis une autre langue. Vous habitez directement le français.
L’humanisme vécu, l’humanisme sans nom, fonctionne souvent de la même manière. Il a été absorbé dans l’enfance, dans la façon dont vos parents vous ont ou ne vous ont pas parlé, dans les histoires qu’on vous a racontées, dans les réactions que les adultes de votre entourage avaient face à l’injustice ou face à la souffrance d’autrui. Il est devenu une langue maternelle morale avant d’être une doctrine.
Mais la langue maternelle a ses limites. Elle peut manquer de mots pour certaines expériences. Elle peut avoir des zones d’ombre, des angles morts, des structures qui rendent certaines pensées difficiles à formuler. Un monolingue absolu est limité dans sa façon de concevoir le monde, non pas parce que sa langue est inférieure aux autres, mais parce qu’il n’a pas l’expérience de la différence qui lui permettrait de voir ce que sa propre langue suppose ou exclut.
Apprendre une deuxième langue ou dans notre métaphore, se familiariser avec la tradition humaniste explicite, ses textes, ses débats, ses figures ne détruit pas la langue maternelle. Elle la révèle. Soudain, on comprend pourquoi on pense certaines choses, d’où viennent certains réflexes, quelles sont les frontières de ce qu’on considérait comme naturel. Et parfois, on découvre aussi des ressources insoupçonnées dans sa propre tradition, des mots qu’on n’avait pas encore, pour des choses qu’on ressentait sans pouvoir les nommer.
C’est exactement ce que fait la philosophie humaniste par rapport à l’humanisme vécu. Elle ne le remplace pas. Elle lui donne du vocabulaire, de la profondeur historique, des arguments pour résister quand il est attaqué, et une conscience de ses propres limites qui permet de le faire grandir.
Quelqu’un qui a reçu une éducation humaniste sans le savoir, et qui découvre ensuite Montaigne ou Érasme ou Simone Weil, reconnaît souvent quelque chose dans ces textes. Pas une révélation venue de nulle part, mais une confirmation, un approfondissement, parfois une légère surprise de se trouver si proche d’un homme du XVIe siècle ou d’une philosophe du XXe. Cette reconnaissance est l’un des plaisirs les plus doux de la lecture philosophique : découvrir qu’on n’a pas pensé seul, que d’autres avant soi ont cherché dans la même direction, parfois avec des mots bien plus précis et bien plus beaux que les siens.
L’humanisme comme langue maternelle et l’humanisme comme tradition intellectuelle se rencontrent dans ce moment de reconnaissance. Et c’est dans cet espace, entre le déjà-su et la découverte, que quelque chose comme une identité humaniste consciente peut se construire.
Ce que vous allez trouver en continuant à lire ce site
Les articles que vous découvrirez sur humanistes.org ne sont pas là pour vous apprendre à être humaniste. Si vous avez lu jusqu’ici, il y a de bonnes chances que vous l’ayez déjà été, d’une façon ou d’une autre, à un moment ou à un autre de votre vie.
Ils sont là pour vous offrir quelque chose de plus : la compagnie de ceux qui ont pensé les mêmes questions avant vous, souvent dans des conditions bien plus difficiles que les vôtres. Socrate buvant la ciguë pour ses convictions. Thomas More refusant de trahir sa conscience devant son roi. Rosa Parks restant assise dans ce bus de Montgomery en 1955 parce que quelque chose en elle, enraciné dans une longue tradition de dignité revendiquée, lui disait qu’elle n’avait pas à se lever.
Ces êtres-là avaient transformé leur disposition humaniste naturelle en quelque chose de plus. Ils l’avaient réfléchie, durcie, défendue. Ils avaient su lui donner, au moment décisif, la force d’un choix et pas seulement d’un instinct.
C’est ce chemin-là, du sentiment à la pensée, de la disposition à la conviction, que ce site voudrait vous aider à parcourir. Pas pour vous transformer en philosophes de profession. Pour vous donner les ressources nécessaires afin d’être, dans votre vie propre, un humaniste qui sait pourquoi il l’est.
Et cela, croyez-moi, fait une différence.
Pour aller plus loin
Sur l’humanisme comme pratique quotidienne :
- Alain (Émile-Auguste Chartier), Propos sur le bonheur (1928), Gallimard Folio — un philosophe populaire qui pense l’humanisme à hauteur d’homme
- Simone Weil, L’Enracinement (1949), Gallimard — sur le besoin de reconnaissance et de communauté
Sur la littérature comme éducation humaniste :
- Martha Nussbaum, Cultivating Humanity (1997), Harvard University Press — la défense philosophique des humanités
- George Orwell, Pourquoi j’écris (1946), Ivrea — l’humanisme dans la pratique de l’écriture
Sur l’humanisme et la religion :
- Jacques Maritain, Humanisme intégral (1936), Aubier — l’humanisme chrétien dans sa formulation la plus rigoureuse
- Roger Garaudy, Parole d’homme (1975), Robert Laffont — le dialogue entre humanisme marxiste et humanisme religieux
Sur l’élargissement du cercle humaniste :
- Peter Singer, La Libération animale (1975), Payot — la remise en cause humaniste de l’anthropocentrisme
- Axel Honneth, La Lutte pour la reconnaissance (1992), Gallimard — le fondement philosophique de la reconnaissance
Illustration de cette article : « Les Moissonneurs » — Pieter Bruegel l’Ancien (1565) Huile sur panneau de bois, The Metropolitan Museum of Art, New York Domaine public — libre de droits, Open Access (Met Museum)